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Reouverture de La Boutique Rue François 1er

2010-02-23

Sous l’impulsion de son directeur artistique Christophe Decarnin et grâce à l’interprétation de l’architecte décorateur Joseph Dirand, la maison de couture a retrouvé l’esprit d’un hôtel particulier.


C’est ici au 44, que le tout jeune couturier Pierre Balmain, après s’être essayé brièvement à des études d’architecture pour satisfaire sa mère et après son apprentissage auprès de Molyneux et Lelong, crée sa maison de couture.
À cette époque, à Paris, il en existe plus de 80. La mode s’appelle Chanel, Patou, Scaparelli, Vionnet, Molyneux. Les maisons sont commanditées à Mallet Stevens et leur aménagement à Jean-Michel Frank.

C’est ici, que Pierre Balmain se baladant avec une amie à la recherche d’un appartement aperçoit des soldats allemands qui entassent des archives devant l’immeuble. Le concierge leur confirme qu’une fois libéré de ces occupants, il sera loué mais en bail commercial, signe du destin, il s’engage pour le premier étage et va immédiatement présenter sa démission à Lucien Lelong.

C’est ici enfin, en cet automne 1945, que Pierre Balmain dessinera sa première collection, dans cet appartement incommode qui lui sert de maison de couture. L’ancienne salle de bains sera son studio. Le bureau se résumant à une planche posée en travers de la baignoire, et la cuisine sert à stocker les tissus. L’équipe comprend vingt-quatre personnes, dont seize ouvrières qui se partagent quinze tabourets. La dernière s’installe sur le porte-parapluies !

Il faut penser à faire des travaux d’aménagement et de décoration. Les salons seront dans des tons aigue–marine avec des rechampis blancs. Les plafonds, ornés d’une profusion d’angelots peints vers 1870 par une princesse de Broglie dont la famille est toujours propriétaire de l’immeuble, sont épargnés. Aux fenêtres, rideaux de lin blancs mercerisés. Pour s’asseoir, comme dans toutes maisons de couture digne de ce nom, des copies de chaises Louis xvi à dossier cabriolet.

C’est le vendredi 12 octobre 1945, avec la bénédiction du père Martin, un oratorien très mondain, que Pierre Balmain présente avec succès sa première collection.

Balmain a toujours établi un lien très fort entre architecture et couture, au point qu’en marge des croquis de ses modèles, il griffonne volontiers des projets de maisons. “C’est en architecte que je réagis souvent, en architecte que je pense, déclare-t-il. Il y a certainement une grande parenté entre l’activité de l’architecte et celle du couturier.
Que l’un construise en pierre et l’autre en mousseline, que l’un ambitionne de braver les siècles et l’autre exige de ne faire qu’une saison ne constituent pas de différences essentielles. Tous deux créent dans la masse, en volume et dans le souci d’une certaine harmonie qui n’est point si mystérieuse. Architecte et couturier s’expriment avec leur propre personnalité en observant cependant une donnée initiale qui, pour l’un, est la configuration du terrain, l’espace à remplir, et pour l’autre, le corps féminin…”

Au cours des années, le lieu subira un certain nombre de transformations, la dernière en 1991 : tons clairs, moquette, lumière zénithale, et aux murs, les croquis de René Gruau. L’ambiance est à la modernité avant tout.

En 2006, à 42 ans, Christophe Decarnin prend la direction artistique de la maison, il revisite les grands classiques de Pierre Balmain, respecte la sobriété des coupes et les modernise de son style rock, graphique, sensuel.
Le succès auprès des clientes et de la presse est immédiat.

Aujourd’hui, il faut de nouveau penser au lieu, le métamorphoser. Le faire évoluer tout en lui restituant son ADN.
Franck Durand, directeur artistique de l’image Pierre Balmain, trouvera en Joseph Dirand, le partenaire idéal pour penser, ensemble, a ce que sera le nouvel espace.

Dans l’entrée, un buste xviiième est placé au pied de l’imposant escalier. Au fond, un petit bureau, sorte de boudoir aux couleurs sombres rehaussées de baguettes dorées. Par l’escalier en pierre orné d’une rampe dessinée par Joseph Dirand, on accède au palier qui dessert une enfilade de pièces : le grand salon d’apparat et le petit salon. Puis on se dirige vers la partie plus intime des salons d’essayages spacieux, propres aux maisons de couture traditionnelles. Les salons, du sol en parquet Versailles au plafond, sont traités dans des tonalités de blancs et de beiges. Une impression de plâtre humide dans la couleur, adoucit et enveloppe l’espace de nuances subtiles.

Beaucoup de maisons de couture ont tourné le dos à ce qu’elles étaient. Ce sera le défi de Joseph Dirand. Recréer l’histoire de la marque et préparer l’avenir. Il faut pour cela se remettre dans la peau d’un artisan du xviiième. Retranscrire au xxième siècle les codes et les gestes ancestraux. Utiliser les mêmes méthodes de travail pour retrouver l’allure d’un hôtel particulier. Les plafonds sont exécutés par un maître staffeur de Versailles. Des artisans interviennent et apportent leur savoir-faire et leur passion. L’éclairage est volontairement apparent : “Je ne voulais pas encastrer les spots dans un faux plafond nous précise l’architecte, j’avouais un mensonge, ce qui dénature mon propos.”

Les meubles ponctuent avec subtilité les différents espaces. Pour certains ils ont été dessinés par Joseph Dirand : tables, embrases col de cygne, portants, table d’appoint. Pour d’autres, ils font le lien avec l’origine de la marque. Le choix se fait parmi les plus grandes signatures des années 40 : une console de Gilbert Poillerat, dont le pied sorte de calligraphie faite d’arabesques et de multiples circonvolutions en fer, illustre parfaitement l’esprit de cette époque ; une table ronde d’appoint d’André Arbus et des appliques de Jean Royère.

Le lieu a retrouvé son cadre qui fait échos à la maison de couture d’hier. Mais Comment arriver à apporter une modernité sans qu’elle soit trop affichée. Créer une surprise, une émotion. Joseph Dirand en a l’habitude, il sait étonner. C’est ainsi qu’il imagine dans ces pièces aux proportions généreuses trois formes abstraites en miroir qui viennent s’interposer dans l’espace. “Lorsque nous avons monté les stèles, déclare l’architecte, j’ai eu un moment d’émotion intense. Comme si tout cela était au service de ces éléments. Je ne cherche pas à impressionner, mais au contraire, je cherche un équilibre un peu piquant, tout comme les pièces de Christophe Decarmin qui, dans ce lieu, auront une lecture plus sophistiquée.”

Cette expérience et cette émotion sont avant tout au service d’une clientèle qui retrouve avec bonheur le plaisir de prendre son temps. D’apprécier cette attention personnalisée. D’être touchée par une collection qui reflète aujourd’hui si bien l’esprit de Pierre Balmain : résoudre l’alternative entre tradition et création, soulignée par une curiosité d’esprit et une absence de préjugé.